BEHRA Grand Prix ACF de Reims 1959

BEHRA GP ACF de Reims 1959 son dernier baroud d’honneur

 Pour le Grand Prix de France et d’Europe 1959 disputé à REIMS, « BEHRA signe un autographe sous le regard de VON HANSTEIN devant les stands »

BEHRA était déterminé à jouer son va-tout pour conserver ses chances au championnat du Monde.
 Il estimait mériter une place de premier pilote chez FERRARI en raison de son expérience et l’année 59 était une année charnière, la donne de hiérarchie des pilotes était en recomposition complète : FANGIO avait raccroché son casque, et toute une génération de pilotes qui pouvaient être potentiellement couronnés avait disparu ! « FANGIO jeune retraité au GP de MONACO 59 entouré de gauche à droite de MARIA THERESA de FILLIPIS qui s’essaya en F1 et courut sur la PORSCHE BEHRA, de MICHELE COLSON l’amie de BEHRA et Madame FRAICHARD l’épouse du journaliste »

Le Champion en titre retraité HAWTHORN s’était tué au volant de sa JAGUAR sur la route en provoquant ROB WALKER sur sa MERCEDES 300SL, et c’est avec ASCARI qu’en 55 s’égrena la tragique liste des champions décimés, avec CASTELLOTTI, DE PORTAGO, MACKAY FRASER en 57, MUSSO, COLLINS, LEWIS EVANS en 58. « La FERRARI de de PORTAGO NELSON a terminé sa folle embardée meurtrière dans un fossé à GUIDIZZOLO lors des MILLE MILLE 1957 »

 Un vide s’était donc formé et la relève pointait avec GURNEY, PHIL HILL, BRABHAM, VON TRIPS, MAC LAREN…...

 Dans ce contexte BEHRA entendait s’affirmer en égal de MOSS et BROOKS était un redoutable équipier expérimenté à qui il ne fallait rien lâcher surtout pas à REIMS sur le circuit fétiche du Français qui avait été le théâtre de ses exploits.
 En 52, ce fut un succès retentissant et j’ai encore en mémoire, très jeune spectateur, le souvenir pour mon premier GP d’avoir assisté à la déroute des FERRARI qui pourtant survolaient le championnat avec ASCARI mais qui avaient dû s’incliner ce jour là devant le tandem français. Il y avait eu aussi cette victoire en 58 avec la PORSCHE F2 dominant le pilote maison COLLINS sur FERRARI. « Dans le paddock la PORSCHE F2 de BEHRA victorieuse en 1958 à GUEUX »

 Mais aujourd’hui il n’était pas question d’aller titiller la FERRARI de ALLISSON dans la course de F2, cela aurait été mal vu du côté de MARANELLO, et Jeannot avait laissé le soin de le faire à son ami HANS HERMANN qui pilotait la PORSCHE BEHRA qui préfigurait la reconversion du niçois comme constructeur en vue de la nouvelle réglementation de 61 réservant la F1 aux 1500 cm3.

 C’est donc un BEHRA plus décidé que jamais qui entend s’imposer envers et contre tous avec sa fougue qui le caractérise. « BEHRA poussé par ses mécaniciens s’élance pendant les essais »

 Les dernières courses n’ont pas été favorables et le français ne perçoit-il pas qu’une préséance s’est établie au sein de la SCUDERIA en faveur de son équipier le « dentiste volant » ?
 Les premiers essais confirmèrent la facilité de BROOKS qui réalisa assez rapidement le meilleur temps devant l’inattendue COOPER de BRABHAM et PHIL HILL.
 La SCUDERIA commença les essais le premier jour en laissant 2 voitures en réserve, HILL et BROOKS utilisant les FI tandis que BEHRA se voyait attribuer le châssis F2 sur lequel était monté le moteur FI et qui n’avait pas démontré un avantage en HOLLANDE.
 Malgré tous ses efforts BEHRA peinait à rivaliser avec les meilleurs temps.
 Le second soir des essais toutes les FERRARI étaient en piste, BROOKS observant tranquillement ses adversaires qui n’approchaient pas son temps et BEHRA désespéré des mauvais résultats de son châssis F2 prit la voiture de GENDEBIEN avec laquelle il abaissa immédiatement ses chronos.

 CROMBAC qui officiait comme conseiller technique auprès de RAYMOND ROCHE « Les mécaniciens de FERRARI s’activent sous le regard bienveillant de RAYMOND ROCHE »

 rapporta que BEHRA s’était plaint auprès de celui-ci que sa voiture avait un châssis faussé et un commissaire fut diligenté pour mesurer l’empattement du bolide incriminé au grand désappointement du directeur de course de FERRARI, ROMOLO TAVONI et il s’avéra qu’il n’y avait pas de loup.
 Donc l’ambiance était au beau fixe dans la Scuderia comme le ciel rémois qui affichait un bleu azur sans aucun nuage.

 Le jour de la course le soleil brillait haut dans le ciel à 13H30 peu avant le départ et la chaleur était écrasante, les spectateurs cuisaient depuis le matin le long du circuit et les pilotes appréhendaient les 2 H de course qui les attendaient avec un macadam ruisselant, le goudron menaçant de s’arracher dans les épingles de MUIZON et de THlLLOIS.

 En grille, la température monta d’un cran lorsque les voitures prirent position. « Mécaniciens et pilotes vont se mettre en grille sous un soleil de plomb »

 Derrière les deux FERRARI de BROOKS et HILL encadrant la COOPER de BRABHAM en première ligne on trouvait la FERRARI n° 30 de GENDEBIEN, et plus loin derrière la FERRARI n°22 de BEHRA en 5ème ligne.

 Il s’en suivit un méli-mélo entre les organisateurs et l’équipe FERRARI.
 L’échange de position des voitures fut refusé ce qui permit à BEHRA de partir sur le châssis FI n°30 de GENDEBIEN, avec lequel il avait réalisé le 5ème temps, au côté de MOSS en 2ème ligne, GENDEBIEN se retrouvant en 5ème ligne avec la FERRAI n°22 de BEHRA, version allégée avec de nouveaux carburateurs. « GENDEBIEN ajuste son casque avant de monter dans la FERRARI n°22 »

 RAYMOND ROCHE n’avait peut-être pas été totalement insensible aux plaintes de BEHRA et les spectateurs non avertis qui ne connaissaient pas le célèbre casque à damiers en consultant leur programme purent confondre le réservé belge avec l’impétueux niçois et qui faisait encore une fois les frais de ces chaises musicales comme l’année précédente ici même mais là au moins il conservait un volant !

 Le départ vit sans surprise BROOKS prendre la tête qu’il ne quitta plus devant les COOPER de BRABHAM et GREGORY et la BRM de MOSS. « Le départ est lancé, BROOKS devant BRABHAM, PHIL HILL, GREGORY et MOSS »

 Mais le héros national resta scotché sur la grille en délicatesse avec sa pompe à essence. On imagine la décharge d’adrénaline qui propulsa le bouillant méditerranéen lorsqu’il parvint enfin à arracher rageusement sa monoplace quelques 30 secondes après la meute qui s’éloignait sous la passerelle DUNLOP et ce fut l’amorce d’une remontée spectaculaire favorisée par la vitesse de pointe supérieure de sa FERRARI.

 Les MASERATI privées furent vite oubliées, puis il ne fit qu’une bouchée des COOPER MASERATI, et remonta rapidement tant et si bien qu’au 8° tour il était passé de la 21° place à la 10°.
 Au 10° passage, l’ordre était le suivant : BROOKS suivi de TRINTIGNANT, BRABHAM, MOSS, PHIL HILL, GURNEY et BEHRA qui avait déjà déposé « sa voiture n° 22 » pilotée par GENDEBIEN.
 Au 15° tour, c’est l’autre FERRARI de GURNEY qui s’est inclinée et il est à 14 s de MOSS.
 Au 20° tour, il est revenu à 2 s de MOSS en continuant d’abaisser ses temps comme un forcené. « A la sortie de MUIZON BEHRA fond sur MOSS et PHIL HILL »

 La chaleur étouffante avait fait des victimes et on ne comptait plus les tête- à -queue à THILLOIS sur un macadam fondu ainsi que les voitures, dont les pilotes surestimant le point de freinage au bout du tremplin rectiligne de SOISSONS, qui s’engouffraient comme un boulet de canon dans l’échappatoire de THILLOIS.

 GREGORY avait été heurté par une pierre et dut s’arrêter ne supportant pas la canicule, TRINTIGNANT qui menait la chasse derrière BROOKS se mit à la faute à THILLOIS, SCHELL changea ses lunettes cassées par les pierres et fit une incursion dans les bas-côtés, BONNIER était aperçu poussant sa BRM dans la ligne droite des stands.

 BEHRA déchaîné était venu à bout de MOSS « Au 24° tour BRABHAM est en ligne de mire BEHRA est remonté en 3ème position »

 et se plaçait devant HILL au 24° tour et au passage suivant il retarda son freinage à THILLOIS pour piquer BRABHAM mais trop optimiste il fit une embardée sur le goudron luisant qui l’envoya faucher l’herbe du triangle pour finir sa course en travers de la piste dans un tourbillon qui projeta une rafale de pierrailles fouettant les flancs du bolide qui s’immobilisa dans un halo de fumée s’échappant des pneus surchauffés et des entrailles de la mécanique poussée dans ses derniers retranchements. « Le virage de THILLOIS vient de mettre un coup d’arrêt à la folle remontée de BEHRA »

 Le couteau entre les dents BEHRA relança la machine « BEHRA en pleine vitesse passe devant les stands »

 avec pour preuve le record du tour qu’il égalisa en 2.23.5 s au 28° tour détenu conjointement par un étonnant TRINTIGNANT requinqué après sa poussette jusqu’au stand.

 Mais le festival eut une fin quand bientôt une fumée bleutée s’échappa des cylindres de gauche et au 30° tour MOSS était 6 s devant la FERRARI n° 30 qui s’efforçait d’atteindre les 35 tours réglementaires pour pouvoir être classée. « Classement au 30° tour on peut lire » BEHRA n° 30 piston crevé » et » MOSS 2.22 8 » »

 BEHRA s’arrêta à son stand le tour suivant pour repartir et accomplir une dernière ronde avant de mettre un terme à sa fantastique chevauchée.

 Quels sentiments s’entrechoquèrent alors sous le casque à damiers pendant l’agonie des dernières boucles effectuées sans conviction ?
 Outre l’immense déception d’une course gâchée, peut-être la vague impression que ses dernières chances de remporter une course de Championnat du Monde venaient de s’évanouir en pressentant déjà l’absence de mansuétude de la part de son écurie peu encline à des états d’âme à son égard.
 Sa popularité auprès du public français acquis à sa cause par la générosité, le panache et le courage dont il venait encore de faire une flamboyante démonstration, éclipsait celle du sage TRINTIGNANT qui avait un plus avantageux palmarès avec 2 victoires à MONACO et une au MANS, mais ne suffisait pas à effacer son amertume.
 Cette rivalité nationale n’est pas sans rappeler celle des Belges GENDEBIEN et MAIRESSE quelques années plus tard.

 Le comité d’accueil ne se manifesta qu’après la fête réservée au triomphe de BROOKS. « L’arrivée triomphale de BROOKS sous le drapeau à damiers de RAYMOND ROCHE »

 Je me souviens avoir vu derrière les stands une dame de noir vêtue qui se mêlait aux démonstrations bruyantes de l’équipe FERRARI toute à la joie de la victoire et qui fut le témoin un peu plus tard au moment de la remise des prix de l’altercation entre TAVONI et son pilote à qui il était reproché d’avoir dénigré en public sa voiture. [Lettre Ferrari] « Lettre le 23 juin 1959 de R. ROCHE à ENZO FERRARI « me serait-il permis de demander au grand constructeur et ami ENZO FERRARI, ainsi qu’à Madame FERRARI, de bien vouloir venir à REIMS… » »

 L’impétueux niçois ne maîtrisa pas toute cette tension accumulée et des coups fusèrent soulevant l’indignation dans le camp italien. « Lettre du directeur de l’hôtel QUIRINAL à ROME le 10 juillet 1959 « Hier à MODENE j’ai vu mon ami ENZO FERRARI et je lui ai dit tout l’égard que vous avez eu pour sa dame … » »

 Le compte à rebours était malheureusement enclenché pour le valeureux pilote affaibli moralement par cet épisode rémois déplorable et qui allait avoir des conséquences funestes insoupçonnées.

 Le contrat fut résilié sous la forme d’une séparation d’un commun accord résultant d’une mésentente entre le pilote et son directeur sportif.
 BEHRA était très apprécié chez PORSCHE et il avait obtenu le titre de champion d’Allemagne sur une voiture de la firme. Il avait fait l’acquisition d’un modèle sport qu’il fit reconditionner en monoplace F2 à MODENE.
 Il s’engagea début août au GP d’Allemagne sur l’AVUS, circuit obsolète constitué de 2 longues lignes droites réunies initialement par 2 virages relevés dont seul le banking nord fut conservé.
 BEHRA était inscrit sur sa PORSCHE BEHRA F2 qui complétait le maigre plateau du GP et il s’était engagé aussi en sport « BEHRA en 1958 avant le départ de la course de côte de FREIBURG SCHAUINSLAND sur sa PORSCHE »

 à la course de la veille en lever de rideau sur un RSK à la demande de VON HANSTEIN qui lui avait promis de reconditionner son spyder identique avec lequel il venait de terminer 2ème à CHARADE. Il pleuvait, le banking en briques était impraticable dans ces conditions.
 Le téméraire niçois emprunta la PORSCHE du prince sicilien STARRABBA et en voulant suivre les PORSCHE usine mieux préparées de VON TRIPS et BONNIER il partit en toupie et heurta de l’arrière « La PORSCHE de BEHRA l’arrière impacté est inspecté par des commissaires sur le circuit de l’AVUS »

 un bloc de béton support de batterie DCA de la dernière guerre et, probablement tué sur le coup, son corps éjecté lors de l’impact vint se disloquer contre un mât publicitaire. Du fond de mon lit avec 40° de température par ce triste samedi j’appris dans un flash d’information sur la radio l’accident fatal.

 On ne peut pas s’empêcher de penser à certains traits étrangement similaires dans les faits qui entourèrent les accidents de COLLINS (voir l’article ci-dessous) et de BEHRA.
 Mais ce n’est que concours de circonstances un accident en course résulte d’un ensemble d’évènements. Il faut simplement évoquer que les conditions de sécurité étaient à cette époque d’une totale précarité et cause première des drames. « La FERRARI de CASTELLOTTI avec laquelle ASCARI vient de trouver la mort en essais, en cravate et avec un casque d’emprunt, sur le circuit de MONZA »

 Les pilotes se devaient d’être en équilibre physique et « mental » parfait pour affronter les risques encourus.
 FANGIO eut son grave accident après avoir voyagé toute une nuit sans repos, ASCARI trouva la mort quelques jours après s’être fracturé le nez en plongeant à MONACO, CASTELLOTTI se tua après que sa fiancée lui sommait d’arrêter de courir, « ENZO FERRARI en discussion avec DELIA SCALA artiste renommée et fiancée de CASTELLOTTI sur la piste de MODENE »

« Une gerbe de fleurs a été déposée devant la tribune où est venue s’encastrer la FERRARI de CASTELLOTTI dans sa course mortelle »

 MUSSO devait faire face à des obligations financières et la victoire à REIMS était richement dotée, MACKAY FRASER voulait confirmer sa belle prestation de ROUEN pour asseoir son statut de pilote usine, DE PORTAGO devait terminer devant GENDEBIEN qui courait sur une GT …autant d’éléments déstabilisateurs quand on défie en permanence la limite !

 BEHRA se forgea un palmarès de champion car il pilotait avec fougue et une bravoure immense qui lui valurent une popularité considérable et de spectaculaires accidents. « BEHRA à la Carrera Panamericana 1952 rate un virage et plonge dans un trou peu accueillant mais s’en tire sans trop de dommage »

 Il ne sut se départir de son impulsivité de jeunesse qui le conduisit à des débordements entraînant de fâcheux revers. En ce sombre week-end à l’AVUS, dans l’enclave de BERLIN, le recueillement avait effacé toute autre considération et fit place à des regrets sinon à des remords.

LAURENT RIVIERE

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