GRAND PRIX F2 de REIMS en1957 : une course meurtrière

Formule 2 à REIMS en 1957 : une course meurtrière

1. F2 1957

Par cette lourde journée d’été, le lion chromé figure de proue du capot de la PEUGEOT ne filait pas assez vite à mon gré pour rejoindre le circuit de REIMS-GUEUX. Déjà 14h et ce stupide passage à niveau à Isles/Suippe qui se ferme toujours lorsqu’on traverse le village. Interminable ! Il ne fait aucun doute que nous allons manquer le départ des F2 mais le lever a été tardif car hier soir j’étais dans la tribune en face des stands excité comme une puce observant l’extraordinaire spectacle des préparatifs du départ des 12H.

L’armada des FERRARI rangées en épi attendait, deux MERCEDES, une JAGUAR et deux AUSTIN HEALEY allaient tenter de leur donner une réplique honorable. Puis tout le gratin des GT était représenté, TRIUMPH, AC BRISTOL, MASERATI, ALFA, PORSCHE, MG, LOTUS, DB, PANHARD MONOPOLE, FIAT ABARTH, ALPINE, un beau plateau GT de Tour Auto.

C’est difficilement que je trouvais le sommeil cette nuit là, les oreilles bourdonnaient encore après le passage de la meute vrombissante devant la tribune que je dus quitter à regret après 2 heures du matin. Alors que la barrière du passage à niveau se lève enfin et que la file de voitures s’ébroue, à la sortie de VITRY LES REIMS j’aperçois une colonne de fumée noire qui monte dans le ciel au dessus de la ville de REIMS. Il ne fait aucun doute qu’il se passe quelque événement sur le circuit car elle s’élève dans cette direction.
 J’implore donc mon père de passer la surmultipliée pour gagner au plus vite le circuit et me lamente de ne pouvoir suivre le début de course et quand nous trouvons enfin une place de fortune au virage de THILLOIS bondé de spectateurs, la lutte est déjà engagée entre TRINTIGNANT et les COOPER de BRABHAM et SALVADORI.
 Dans le champ de blé longeant la route de SOISSONS sur la RN 31 avant THILLOIS, on découvre l’épave d’une COOPER et les pompiers s’efforcent de maîtriser la fumée âcre qui couve encore.

1 « La COOPER version carénée pilotée par Bill WHITEHOUSE achève de se consumer dans le champ de blé en flammes. »

TRINTIGNANT sur l’unique FERRARI engagée réussit finalement à venir à bout de la horde des anglaises COOPER et LOTUS qui fournissait l’essentiel du plateau.

1\' « TRINTIGNANT après sa victoire obtenue de haute lutte contre les COOPER de BRABHAM et SALVADORI. »

Que s’était-il passé concernant l’accident de ce pilote anglais ?
 Bill WHITEHOUSE était un solide britannique qui commença à courir sur des Racers 500 avec un certain succès puis il courut en F2. Il participa en 1954 au Grand Prix de Grande Bretagne de Formule1 sur CONNAUGHT. Il avait pour ami Bernie ECCLESTONE futur pape de la discipline reine et était un fidèle de la firme COOPER. En 1955, il se retira des circuits après un accident, s’occupant de son garage où il préparait les GEMINI de la formule Junior. Mais en 1957 à 48ans, il fit l’acquisition d’une COOPER CLIMAX de Formule 2 et reprit le chemin des circuits avec son fils à SYRACUSE puis à REIMS. Aux essais il cassa son moteur CLIMAX twin-cam et SALVADORI qui disposait de deux COOPER, une monoplace et une profilée sport à conduite centrale avec laquelle il avait réalisé d’excellents temps, prêta pour la course cette dernière à « Big BILLY ».

C’est bien plus tard, que je pris connaissance dans le détail des circonstances de ce drame en consultant les rapports de la direction de course et du commissaire CHAIGNE qui écrit le 16 juillet sur un document manuscrit : « Je me trouvais à environ 100 mètres du Poste 7 pour contrôler les passages lorsqu’au 2ème tour je vis soudain une voiture en flammes qui tournait sur elle-même. Elle avait déjà quitté le circuit et je n’ai donc pas vu comment la COOPER quitta la chaussée. Je me portais immédiatement sur les lieux et trouvais à 4 mètres environ de la voiture en flammes BILL WHITEHOUSE qui brûlait, immobile, couché sur le côté droit, la jambe gauche repliée sur la droite et le bras gauche cachant son visage dans l’attitude de quelqu’un qui dormait. Sa combinaison et la peau brûlaient excepté sa tête qui a dû être préservée des projections d’essence par son casque que l’on retrouva plus tard quelques mètres plus loin. N’ayant pas de couverture à ma disposition j’essayais en vain d’éteindre le feu sur son corps avec mon chapeau. Immédiatement après les commissaires Jean GOUNANT, chef du Poste 7 et Jean -Jacques me rejoignaient aussi impuissants que moi-même à soulager le blessé. Le service de Gendarmerie fut là bien avant d’ailleurs que le service d’incendie assuré par la maison SICLI qui n’avait ni couverture pour éteindre le feu sur le blessé ni l’eau pour empêcher que le feu de s’étendre à tout le champ de blé dont les gerbes moissonnées brûlaient jusqu’à cent mètres du lieu de l’accident, incendie causé par les projections d’essence enflammées. Un gendarme arracha la combinaison de Bill WHITEHOUSE et se brûla légèrement les mains. L’hélicoptère du service d’ordre arriva peu après et prit en charge le blessé qui respirait encore ».

Après les courses nous nous rendîmes sur le lieu du drame tout proche et j’avais été choqué par la découverte de fragments déchirés d’un sous-vêtement, partiellement calcinés jonchant le sol et la lecture de ce document 40 ans plus tard me remémora ces faits avec une parfaite précision.
 Le rapport de la direction de course relata ensuite les circonstances de l’accident, d’après la déposition précédente de Monsieur CHAIGNE, sur des feuilles dactylographiées rédigées par Monsieur GOUNANT Marcel, chef de Poste N°7 : « Le 14 juillet vers 14Heures 07. A environ 500 mètres avant le virage de THILLOIS, la voiture N°34 circulant sur la partie droite de la piste a eu son pneu arrière droit déjanté, le dit pneu s’élevant en l’air et provoquant également l’éclatement de la chambre à air.

2.bill whitehouse404 copie « sur les lieux de l’accident le capot arraché de la COOPER N°34 »

De ce fait, le véhicule brutalement tiré par l’arrière droit a pivoté et franchissant le champ bordant la route, pour, après plusieurs tonneaux, exploser et s’enflammer…les commissaires ROUSSEAU, CHAIGNE et GOUNANT, l’un avec son pull over, l’autre avec son chapeau, le 3ème avec un drapeau essayèrent d’éteindre l’incendie des vêtements….immédiatement le Capitaine de Gendarmerie BASSEUX envoya une vingtaine d’hommes pour porter assistance à la victime et une ambulance arriva à proximité des lieux et à ce moment là l’hélicoptère de la Gendarmerie prit le corps et le transporta à l’Hôpital de REIMS. Avec un regrettable retard le service SICLI parvenait à stopper l’incendie de la voiture mais du fait des extincteurs employés (mousse) et n’ayant pas d’autres moyens à leur disposition, l’incendie des chaumes et des gerbes ne put être enrayé et s’intensifiant provoqua une épaisse fumée, faisant présager un très grave danger pour les autres coureurs…

3 « THACKWEL jette un regard sur le côté en traversant l’épais mur de fumée noire. »

J’ai dû téléphoner au Central pour alerter les pompiers de REIMS, afin qu’ils puissent venir pour l’extinction des chaumes à l’aide d’au moins 10 000 litres d’eau…… A 14H55 les pompiers arrivèrent et avec leurs moyens supérieurs parvinrent à l’extinction définitive de l’incendie. Je me trouvais seul au Poste, c’est alors que, grâce à l’obligeance d’un photographe qui alla quérir un membre de SICLI qui vint à mon Poste, j’ai pu récupérer quelques hommes et la mise au point immédiate des réserves d’extincteurs qui se trouvaient dans le poste à voitures du THILLOIS…Un responsable de SICLI, Monsieur AUDREN me donna les renseignements suivants : « l’intervention de son service a été immédiate à partir du poste de THILLOIS mais ne pouvant trouver un passage avec sa voiture, voyant qu’il ne pouvait traverser la piste, il chargea ses hommes des extincteurs et se rendit sur les lieux. Les instructions qui leur avaient été données étaient d’éteindre tous feux d’essence donc avec des extincteurs à poudre et leur intervention était telle que le réservoir contenait encore du liquide après extinction…

4 « Les hommes de SICLI s’activent sur la COOPER accidentée. »

La voiture JEEP équipée pour l’extinction des feux de paille qui stationnait vers le Poste1, pensait pouvoir par la route de la piste arriver sur les lieux mais ce chemin lui a été formellement interdit et ce qui retarda son arrivée car elle dut emprunter un chemin détourné. Tout le matériel extincteur a été utilisé sur place mais compte tenu de l’étendue de l’incendie ils furent réduits au rôle de spectateurs ».

5 « La JEEP du poste 1 est parvenue à se rendre auprès de la voiture accidentée. »

Le matériel utilisé par le service du THILLOIS a été : 10 extincteurs portatifs, 1 extincteur 50 kgs à poudre, 2 extincteurs 200 litres mousse légère.
 Je me suis fait porter au poste et remise a été faite à un commissaire de course, le capot de la voiture ainsi que la chambre à air, montrant toute la partie éclatée se trouvant à l’emplacement de la valve qui avait disparu. Monsieur GOUNANT Jean a examiné le pneu qui d’ailleurs a été récupéré par la firme COOPER et celui-ci avait une bordure du renfort complètement grignotée mais la tringle n’avait pas cassé ce qui paraît indiquer que l’accident est la conséquence d’un mauvais montage du pneu, ce qui a provoqué son déchapage et la mort du conducteur ».

5.Bill WHITEHOUSE089 copie « La COOPER de WHITEHOUSE avec son pneu arrière droit déjanté, cause de l’accident. Document Ghislain PETIT »

Le pilote Bill WHITEHOUSE au moment de l’accident avait parcouru 14 km239 à la moyenne de 127km/h873 environ. Route absolument sèche, aucune trace d’huile écrit encore Raymond ROCHE.

Alors que TRINTIGNANT après l’abandon de BRABHAM et les ennuis de SALVADORI voit la victoire se dessiner, un nouveau drame va se produire dans cette course maudite. Herbert MACKAY-FRASER est un pilote américain qui courut d’abord aux EU puis au Brésil où il est né (son père exploite une plantation de café) et qui vient s’installer à LONDRES où il se lie d’amitié avec Jo BONNIER.

6 « Dans une rue de LONDRES, MACKAY-FRASER au centre, fait admirer sa berlinette FERRARI 250MM carrossée par Pinin Farina, avec à sa gauche son ami Jo BONNIER et une autre personne à sa droite. »

7 « Le lion PEUGEOT va-t-il pousser le cheval à se cabrer devant lui ? »

8 « Herbert MACKAY-FRASER pose devant sa FERRARI 250MM qui sera bientôt vendue »

Il participa à quelques couses sur sa FERRARI 750 MONZA, puis fit partie du team LOTUS.

9 « MACKAY-FRASER sur sa FERRARI 750 MONZA devant une ASTON MARTIN DBS3 à OULTON PARK en avril 1956. »

Aux 12H de REIMS en 1956 il mena dans sa catégorie avant de renoncer sur ennuis mécaniques, battit des records en catégorie 1100cm3 à MONZA sur une LOTUS profilée avec une bulle recouvrant le cockpit, puis il passa en F2 toujours sur LOTUS. Il intégra l’équipe BRM à ROUEN en remplaçant SALVADORI pour le GP de l’ACF et réalisa pour sa première participation en F1 une belle prestation.
 Une semaine plus tard, il est à REIMS inscrit en F2 sur LOTUS où il dispose de la voiture LE MANS, la plus performante du team LOTUS avec des roues en alliage. On le voit pendant les essais faire quelques tours sur une ancienne MASERATI F1 qui ne lui permet pas de se qualifier.

Au cours de son 30ème tour, vers 15heures 30, le pilote américain Herbert MACKAY-FRASER âgé de 30 ans va perdre la vie au volant de sa LOTUS alors qu’il luttait pour la 3ème place.
 Raymond ROCHE écrit son rapport d’après les constatations faites par le chef du Poste N°3 BURGUIERE : « Dans la COUPE INTERNATIONALE DE VITESSE, pour les voitures de 1500 cmc, le pilote MAC KAY-FRASER, pilotant la voiture LOTUS n°4 de 1500 cmc, abordant la courbe dite « d’évitement de GUEUX », à très grande allure, par l’extérieur, quittait la route en diagonale vers la droite, la voiture roulant sur l’accotement sur environ 60 mètres. La voiture désarticulée, s’arrêtait dans un champ à droite après avoir franchi un petit talus bordant l’accotement.

10 « La LOTUS N° 4 de MACKAY-FRASER git retournée dans un champ sur le côté droit du virage du Calvaire, l’arrière avec sa queue caractéristique est détachée au premier plan, son pilote a été éjecté. »

Le pilote éjecté du véhicule, était transporté immédiatement par hélicoptère à l’hôpital, il décédait en cours de route.

RECHERCHES DES CAUSES DE L’ACCIDENT :En contrôlant les feuilles de chronométrages, on constate que pour les premiers 27 tours, ceux-ci sont effectués de 2’51’’ à 2’47’’ soit de 175km/h732 à 179km/h 941, mais au 28ème et 29ème tour, les temps descendent pour ces deux tours à 2’40’’ soit à 187km/h 814 de moyenne. On peut alors envisager la prise de la courbe dans le 30ème tour à une vitesse supérieure à celle des deux tours précédents, qui font perdre à la voiture LOTUS sa stabilité par excès de vitesse, et l’emmène irrémédiablement en travers sur l’accotement ».
 Au 26ème tour MACKAY-FRASER se fit prendre un tour par SALVADORI et TRINTIGNANT mais il s’abrita à l’aspiration derrière les deux leaders ce qui lui permit quand les 3ème et 4ème se firent aussi doubler de revenir sur eux et de passer MARSH et d’être en position de lutter pour la 3ème place avec l’autre COOPER de LUCAS.
 Ceci explique probablement les améliorations des temps au tour relevées par les chronométreurs et dans le feu de l’action MACKAY-FRASER a-t-il dépassé les limites à un endroit délicat du circuit, cette fameuse courbe du Calvaire ? Ces deux pilotes qui trouvèrent la mort dans cette même épreuve n’avaient chacun qu’un seul grand Prix de formule1 à leur actif et si l’un était sur le point de finir sa carrière, l’autre la commençait.
 Herbert MACKAY-FRASER fut inhumé dans la région, au cimetière de BEZANNES à REIMS tel un soldat tombé au champ d’honneur loin de sa patrie, en présence de membres de l’Automobile Club de Champagne qui assistèrent à ses obsèques le 23 juillet 1957.

11. photo G PETIT copie « Le cimetière de l’OUEST à REIMS où repose MACKAY-FRASER. Document Ghislain PETIT »

Triste épilogue du destin brisé d’un gentleman-driver qui avait investi toutes ses forces dans la compétition et qui, ironie du sort, était à l’aube d’une carrière prometteuse chez BRM le week-end précédent !

12. photo Ghislain PETIT copie « La tombe de MACKAY-FRASER. Document Ghislain PETIT »

Cette course s’inscrit sur la liste noire des épreuves marquées par la mort de plusieurs pilotes avec la tragédie de MONZA en 1933 qui vit la perte de CAMPARI, BORZACCHINI(second à REIMS en 1932 derrière NUVOLARI) et CZAYKOWSKI, la disparition de VARZI aux essais du GP de SUISSE en 1948 et celle de Christian KAUTZ en course,(vainqueur ici-même au GP de REIMS en 1947),comme ce sera le cas à nouveau en 1960 à SPA pour Alan STACEY et Chris BRISTOW, à CASERTE en 1967 pour « GEKI » RUSSO, BEAT et « TIGER » PERDOMI ou à ROUEN pour Denis DAYAN et Jean-Luc SALOMON en 1970 et plus prés de nous en 1994 à IMOLA qui vit RATZENBERGER se tuer aux essais et SENNA en course le lendemain.
 Ces événements tragiques de la course automobile sont devenus fort rares de nos jours, les mesures de sécurité entreprises notamment par Jean Marie BALESTRE ont considérablement réduit le risque d’accident mortel sans le faire disparaître totalement, comme SCHUMACHER lui-même a pu le constater à ABOU DHABI. Ce meeting rémois qui vit le triomphe de FERRARI dans les trois épreuves se clôtura par la course de F1 qui heureusement ne fut marquée par aucun accident fâcheux, hormis le nez ensanglanté de FANGIO*.

  • Voir FANGIO GP de REIMS 1957 le virage de THILLOIS

Laurent RIVIERE
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